Frenkel

 photo du net

 Voilà bien longtemps que l'on n'avait pas parlé littérature sur ces pages...

Pour me rattraper, je vous présente deux livres bien différents.

L'un est un roman, une pure fiction, l'autre une autobiographie saisissante qui m'a été recommandée par mes libraires préférées de la Librairie Anagramme.

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Dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Françoise Frenkel écrivit le récit de ses années de guerre éprouvantes, sa fuite perpétuelle pour échapper aux nazis et à la mort.

Rien où poser sa tête est le récit poignant de ces années noires.

Et pourtant, tout semblait si merveilleux dans le Berlin des années 2O et 30, quand l'horreur de la Première Guerre Mondiale s'effaçait peu à peu. 

Françoise Frenkel la francophone si passionnée de littérature française choisit d'ouvrir la première librairie française à Berlin. Un pari audacieux qui remporta un succès croissant. Toute la bonne société berlinoise se retrouvait chez elle.

Mais peu à peu l'atmosphère change, les tensions montent et les agressions contre la communauté juive s'intensifient.

Françoise Frenkel est polonaise et juive.

En 1939, elle est contrainte de fermer sa librairie, l'oeuvre de tant d'années de travail, et la fuite commence.

Vers la France, ce pays qu'elle aime tant et qui l'accueille de nouveau.

Mais très vite, il faut refaire ses valises et fuir de nouveau.

Une première halte à Vichy, où elle se croit protégée.

Puis à Nice, où la vie semble redevenir plus douce.

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Photo de l'hôtel où elle séjourna, trouvée sur le forum littéraire Parfum de Livres

Pour un temps seulement.

L'angoisse revient dès les premières rafles niçoises. Est arrivé alors le temps de se cacher pour échapper à la déportation.

Chez son coiffeur, puis chez une de leurs amies. De planque en planque, sa vie devient un enfermement dans l'inquétude permanente d'être dénoncée.

Elle choisit alors de rejoindre la Savoie pour tenter de s'échapper en Suisse.

La première tentative échoue et elle est internée dans une prison pour femmes près d'Annecy. Un enfer commence alors. Elle est finalement relachée, et tente une nouvelle fois de passer la frontière.

Cette fois-ci sera la bonne.

Ce livre est passionnant. Françoise Frenkel dresse un portrait émouvant de tous ces gens, anonymes et simples qui se sont dévoués pour tenter de la sauver, au péril de leur propre vie. Du couple de coiffeurs niçois qui réussit à la cacher pendant de longs mois dans un tout petit appartement, au prêtre savoyard qui organise le contact avec les passeurs, ces héros modestes ont combattu à leur manière, simplement.

Une période sombre décrite avec le coeur par cette auteure qui n'a écrit qu'un seul livre, mais quel témoignage !

"Le fond de cette exis­tence était l’attente, canevas où un espoir toujours plus mince et une pensée de plus en plus morose brodaient ensemble des arabesques nostal­giques".

Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel, paru chez Gallimard.

 

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L'art de la fuite toujours, avec WIlliam Boyd et son excellent Orages ordinaires.

Dans nos vies bien rangées, rien ne nous prédispose à disparaître de la société, "off the grid" comme disent les américains. Hors des écrans radars.

Un brillant scientifique, universitaire de renom croise malencontreusement le chemin d'un chercheur en pharmacie au restaurant. Une simple conversation lors d'un diner, un échange de cartes de visite, et un porte document oublié.

Adam Kindred décidant de le rapporter à son propriétaire, se trouve mêlé à l'assassinat du chercheur.

Evitant de justesse l'assassin, il repart avec les documents sans se douter que ces derniers sont la clé de toute l'affaire.

Le voilà forcé de fuir tout ce qu'il avait connu jusque là, la renommée, le confort, et par-dessus tout, son idendité.

Cette fuite est magistralement racontée.

Kindred devient une ombre dans Londres, un sans-papier, sans abri, il n'est plus rien.

On suit avec passion cette nouvelle vie, et ses esquives pour échapper au tueur à gages qui est à ses trousses.

Une galerie de personnages plus déjantés les uns que les autres croisent son chemin, un monde parallèle dont il ne soupçonnait même pas l'existence et qui va devenir le sien désormais.

Au-delà de l'intrigue policière très bien menée, le portrait de notre société, de ses travers et de ses inégalités interpelle le lecteur.

C'est par moment drôle, puis on tombe rapidement dans l'angoisse de cette vie au jour le jour, littéralement.

Ce roman est un véritable "page turner", impossible de le lâcher car je voulais absolument savoir ce que deviendrait Adam Kindred tant l'intrigue est bien menée...

Un grand merci à mon frère Eric qui m'a conseillé ce livre que je vous recommande particulièrement.

Si vous ne téléphoniez pas, ne régliez aucune facture, n'aviez pas d'adresse, ne votiez jamais, n'utilisiez pas de carte de crédit ni ne tiriez d'argent à une machine, ne tombiez jamais malade ni ne demandiez l'aide de l'État, alors vous passiez au-dessous du radar de compétence du monde moderne. Vous deveniez invisible, ou du moins transparent, votre anonymat si bien assuré que vous pouviez vous déplacer dans la ville – sans confort, certes, plein d'envie, oui, prudemment, bien sûr – tel un fantôme urbain. La ville était remplie de gens comme lui, reconnaissait Adam. Il les voyait blottis dans les embrasures de porte ou écroulés dans les parcs, mendiant à la sortie des boutiques, assis, effondrés et muets, sur des bancs. Il avait lu quelque part que, chaque semaine en Angleterre, six cents personnes environ disparaissaient – presque cent par jour – , qu'il existait une population de plus de deux cent mille disparus dans ce pays, de quoi peupler une ville de bonne taille. Cette population perdue, évanouie de Grande-Bretagne, venait de gagner un nouveau membre.

Orages Ordinaires, de William Boyd, aux Editions POINTS

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