Bojangles

Un mercredi du supposé joli mois de mai qui fut détestable cette année, un des rares jours où le temps fut clément et doux, je me hâtais de sortir tôt du bureau car j'avais rendez-vous.

Dans un lieu merveilleux pour qui aime les livres, la Libraire Café La Suite, à Versailles.

Lucile avait invité Oliver Bourdeaut, pour une rencontre-lecture avec l'auteur du roman phénomène de 2016 :  En attendant Bojangles.

J'avais tellement entendu parler de ce livre, tous les critiques littéraires étaient si unanimes, les lecteurs aussi, que j'étais intriguée.

La salle de lecture était comble, remplie de groupies impatientes de découvrir l'auteur des pages qui les avaient fait tant vibrer. Elles en parlaient avec des étoiles dans les yeux, une émotion peu commune.

N'ayant pas lu l'ouvrage, je demeurais distante, cette frénésie ne m'atteignant pas...pas encore!

J'attendais des explications, je voulais comprendre cet engouement collectif.

Il fallait que l'auteur s'explique.

Olivier Bourdeaut a tout pour lui !

Des yeux bleus rieurs, une mine bronzée et l'allure du parfaite de celui que l'on croise sur les plages de la Baule, de Biarritz ou de l'Ile de Ré. Le gendre idéal, l'homme bien élevé et rassurant !

Il est drôle, simple, et sait rester abordable malgré le succès immense. C'est avec beaucoup d'humour qu'il nous raconta la génèse de son roman, écrit entre deux rendez-vous à Pôle Emploi !

Un écrivain qui ne se prend pas au sérieux, presque surpris de son succès, et qui s'exprimait en toute franchise, dans son vocabulaire si précis, soigné, et délicat, presque d'un autre temps.

Ayant quitté cette soirée lecture un exemplaire dédicacé sous le bras, j'attendis quelques jours avant d'en ouvrir les pages.

Bojangles 2

Dans le train qui m'emmenait à Lyon, je me décidai enfin à me laisser entrainer dans ce tourbillon littéraire.

Dès les premières lignes, je sus que ne pourrais arrêter ma lecture qu'une fois la dernière page tournée.

"Ceci est mon histoire vraie, avec des mensonges à l'endroit, à l'envers, parce que la vie c'est souvent comme ça."

Cette petite phrase à la musicalité toute simple me trottait dans la tête, comme un appel, et chaque interruption (il fallait bien vivre un peu sa petite vie) était un crève-coeur.

Car pénétrer dans l'univers de cette famille hors des normes, c'était comme ouvrir une fenêtre d'excentricité joyeuse dans le quotidien morose du moment.

Regarder vivre ce couple sublime à travers les yeux de leur fils, spectateur toujours fasciné par ses drôles de parents qui dansent inlassablement sur Mr Bojangles (à écouter absolument en lisant ce billet!), de Nina Simone.

Chaque jour émerveillé par l'exhubérance de l'existence qu'ils se sont créée, déconnectés du commun des mortels, vivant dans une folie douce leur amour absolu.

Il porte un regard fasciné et attendri sur sa mère, l'astre qui illumine cette famille de son extravagance.

"D'elle, mon père disait qu'elle tutoyait les étoiles, ce qui me semblait étrange car elle vouvoyait tout le monde, y compris moi. Elle vouvoyait également la demoiselle de Numidie, cet oiseau élégant qui vivait dans notre appartement, et promenait en ondulant son long cou noir, ses houppettes blanches et ses yeux rouge violent, depuis que mes parents l'avaient ramenée d'un voyage je ne sais où, de leur vie d'avant. Nous l'appelions "Mademoiselle Superfétatoire" car elle ne servait à rien..."

Bojangles 3

On rit à chaque page de leur vie excentrique, qui envoie valser bien loin les convenances, entre Mlle Superfétatoire, l'oiseau de compagnie, qui promène sa silhouette gracile et son mauvais caractère dans l'appartement, et l'Ordure, le meilleur ami, un sénateur véreux et bon vivant qui ne dépareille pas dans ce monde de doux dingues.

 Jusqu'à ce que la folie ne soit plus si douce, jusqu'à la dérive, lente, inexorable.

Et nous, pauvres lecteurs aux vies si classiques, nous assistons à la descente dans les abysses de la folie, et nous passons du rire aux larmes.

Des torrents de larmes versées les dernières pages.

Emue par la tristesse du petit garçon qui malgré ses yeux d'enfant comprend bien que rien ne sera plus comme avant, et par la détresse du père, qui noircit les pages d'un carnet pour ne rien oublier.

Où Olivier Bourdeaut a-t-il puisé ces trésors d'originalité ?

Il a créé un bijou rare, une source d'émotions violentes, il vous sort de la torpeur et de la banalité.

Si vous n'avez pas encore lu ce livre merveilleux, précipitez-vous, ne passez pas à côté de cette écriture si drôle et si belle, ne manquez pas l'émotion pure.

En attendant Bojangles, d'Olivier Bourdeaut, aux Editions Finitude.

"Donnez-moi le prénom qui vous chante ! Mais je vous en prie, amusez-moi, faites-moi rire, ici les gens sont tous parfumés à l'ennui ! avait-elle affirmé en s'emparant de deux coupes de champagne sur le buffet."

 Eidtions Finitude