L'autre soir, sur mon chemin du retour par Sèvres, alors que la circulation était assez dense, j'aperçus une petite silhouette portant canne et béret, le pouce levé et essayant d'arrêter les voitures qui passaient devant elle en l'ignorant.

Elle était stratégiquement placée à un carrefour où l'on est forcé de ralentir.

Quand vint mon tour de traverser ce carrefour, je ne pus m'empêcher de baisser la vitre côté passager pour demander à cette petite grand-mère quelle était sa destination, tellement intriguée qu'une si vieille dame fasse du stop.

La navette citoyenne

Photo trouvée sur le net

Elle rentrait chez elle, un peu plus haut dans Ville d'Avray, et je n'avais qu'un tout petit détour à faire, alors, en voiture mamie !

Un peu malhabilement elle grimpa dans ma voiture un peu trop haute sur roues pour elle, et tenta vaille que vaille de boucler la ceinture, tout en ne cessant de me remercier. La voiture, n'étant pas du genre à la boucler quand il s'agit de notre sécurité, n'arrêtait pas de biper venant rajouter un peu plus à l'agitation dans l'habitacle.

Au feu suivant, tout rentra dans l'ordre, et nous pûmes entamer une petite conversation, le temps du trajet qui ne dura pas plus de 5 minutes.

Cinq petites minutes pour la mener à bon port, lui évitant d'attendre longuement dans le froid son bus qui ne venait pas.

Je lui demandai d'où venait ce si joli accent qui lui faisait rouler les "r", pensant qu'elle était russe. D'Arménie me dit-elle.

Elle avait 88 ans, s'appelait Colombe, était née à Constantinople (sic) et était arrivée en France il y a 66 ans, après tout un périple.

Elle me demanda si j'avais fait des études et quel était mon métier.

De son sourire malicieux, elle me dit qu'elle avait fait "la faculté de la vie", tout en rajoutant qu'elle adorait tellement lire qu'elle était devenue bibliothécaire en arrivant en France.

Puis elle me récita un poème dans sa langue natale, qu'elle me traduisit ensuite. Il parlait d'une femme aussi douce qu'une biche, au parfum plus beau que toutes les fleurs, et à la peau si belle qu'on aurait dit une rose de Shiraz.

Rose rouge de shirazPhoto extraite du blog Olive Journey

Elle me raconta qu'elle faisait tout le temps du stop, car cela lui évitait d'attendre le bus.

Du stop ! A 88 ans ! Je n'avais jamais croisé un tel phénomène !

Nous prîmes congé l'une de l'autre, enchantées de cette rencontre inatendue.

Reprenant ma route, je n'arrêtais pas de sourire, repensant à tout ce qu'elle m'avait raconté, impressionnée par sa force de vie, son allure et ces étincelles dans ses yeux qui la rendaient si pétillante.

Depuis, je guette à chaque fois que je franchis ce carrefour, si je vois ma petite grand-mère, espérant ainsi pouvoir poursuivre notre conversation trop vite interrompue.