C’est pile dans l’air du temps, avec la sortie du dernier film de Benoit Jacquot, qui adapte le roman d’Octave Mirbeau, le Journal d’une femme de chambre, et où Léa Seydoux est parait-il d’un talent et d'une beauté fabuleux.

Vivre au service des autres. Une vie de travail, en bordure de l’existence de ceux qui vous emploient, récupérant les miettes de leur lumineuse existence, ou du moins de ce qui l’est en apparence, tel est le destin des deux héroïnes des livres que j’ai envie de vous faire découvrir.

livres Avril

La fin du XIXe siècle pour l’un, le tout début du XXe siècle pour l’autre, mais deux destins tragiques, deux jeunes vies sacrifiées par la pauvreté.

Livres Avril 2

La dimension tragique rappelle les belles pages du magnifique Tess of the d’Uberville de Thomas Hardy. La révolte contre l’inacceptable est la même que dansThe Help, je vous invite à découvrir l’étonnant et très court roman de Nell LEYSHON, La couleur du lait, traduit de l’anglais et paru aux éditions Phébus.

Tout surprend dans ce roman, le style cru, brut, parlé, de ce récit à la première personne. Mary est une jeune paysanne du Dorset, dernière d’une famille très pauvre. Son univers se résume aux travaux des champs, à la traite du lait dans le froid du matin, et à fuir les coups du père qui déplore ne compter que des filles dans sa descendance.

Ici pas de livres, pas de superflu, juste le nécessaire pour survivre. Les autres s’en contentent mais Mary est différente, elle réfléchit, se pose des questions sur tout, elle agace. Née boiteuse, elle n’est pas bonne à grand-chose. Alors quand le pasteur du village propose au père d’embaucher sa fille au service de son épouse souffrante, cela ne se discute pas.

S’ouvre à elle un univers étrange, où les gens vivent à l’intérieur une vie calme de lecture et d’écriture. Ce confinement ne lui sied pas vraiment, elle qui a l’habitude du grand air et des bêtes. Mais sa maîtresse est douce et lui laisse toucher les livres magnifiques qui ornent le mur du salon d’hiver où la maladie la tient allongée.

Quand Madame meurt, c’est tout un équilibre qui s’effondre.

C’est alors que le Pasteur propose de lui enseigner la lecture et l’écriture. Et c’est grâce à cette porte qui s’ouvre sur un monde nouveau qu’elle peut nous raconter le récit de sa vie dans un journal écrit dans l'urgence.

 Mais toute chose à un prix, et son apprentissage n’échappe pas à la règle. Le drame n’était finalement pas l’extrême pauvreté, le dur labeur, mais une nouvelle forme d’esclavage dont elle ne pourra s’échapper que tragiquement.

Ce livre m’a déconcertée au début par le style. La narratrice écrit comme elle parle. La langue d’une paysanne qui n’est jamais allée à l’école et ne connait de la vie que le plus dur.

Mais très vite, le lecteur se laisse happer par ces mots bruts, par son langage dur qu’elle ne cherche pas à enjoliver tant elle est dans l’urgence de nous raconter sa vie.

Et ce n’est qu’à la toute fin du récit que l’on comprend cette urgence.

 Un livre conseillé par Marie, d’Anagramme, que j’ai dévoré.

 Maintenant c'est l'an de grâce mille huit cent trente et un et  j'ai quinze ans, mais je pense encore à cette soirée. il faisait bon dans la cour. le grand-père avait sorti sa chaise et on nettoyait la grange toutes les quatre et la mère nous donnait un coup de main. l'air était tiède. il sentait l'été et la ferme. Si je pouvais arrêter le temps alors je vivrais cette minute toute ma vie et pour l'éternité. mais une minute ne peut pas durer l'éternité.

****

 Livres Avril 3

Quelques décennies plus tard, le XXe siècle n’a pas encore basculé dans l’horreur de la Grande Guerre et la bourgeoisie de province vit tranquillement une existence plate et ennuyeuse.

Anselme de Boisvaillant a épousé en secondes noces Victoire, une jeune fille de bonne famille fragile et passionnée. Mais quelques années après le mariage aucun héritier n’est venu honorer le foyer et le poids de cette absence créé l’éloignement.

Peu à peu Anselme pose son regard sur la jeune bonne, fraichement débarquée de sa campagne. Céleste n’est qu’un numéro dans la fratrie, et son placement chez les bourgeois allège le quotidien de ses parents.

Elle est jeune et fraiche, innocente et perdue dans cette grande maison bourgeoise. Madame est lointaine et éthérée, Monsieur très occupé par son étude de notaire. Tout est calme, la routine s’installe, et parmi elle, les visites nocturnes de Monsieur qui vient prendre en elle ce que sa femme lui refuse.

Elle sait que ce n’est pas bien, et prie tous les soirs la Vierge Marie de la protéger contre ce péché qui lui est imposé contre son gré. Mais on ne demande pas son avis à une bonne, elle doit subir, comme tant d’autres avant elle. Elle ne doit pas se plaindre, elle doit se contenter de son sort, être reconnaissante d’avoir un toit et de pouvoir manger à sa faim, le reste ne doit pas être révélé et n’a de toute façon pas d’importance, qui se soucie d’elle ?

Alors cette grossesse, elle veut l’ignorer, retarder le moment où son état sautera aux yeux de tous et à ceux de Madame.

Pour tenter de masquer un peu plus, elle veut dérober un corset de Madame, l’essaye en cachette, sans se douter que Madame l’observe fascinée par ce corps magnifique, partagée entre colère et un sentiment nouveau qu'elle peine à s'avouer.

L’enfant parait enfin et la famille se recompose et retrouve une légitimité factice, tandis que des amours nouvelles se tissent dans le silence de la petite chambre de bonne, loin des convenances. Mais le poids du secret est trop lourd pour Céleste...

Leonor de Recondo est musicienne avant d’être écrivain. Je ne connais pas son don pour la musique, mais son talent pour l’écriture est une évidence. Amours, paru chez Sabine Wespieser Editeur, est son troisième roman. J'ai aimé l’originalité de l'histoire qu'elle nous conte, sa belle écriture emportée par la passion de ses personnages. 

Elle réalise soudain que la solitude, dans laquelle elle est née, l'oblige à toujours acquiescer. Si elle avait eu le choix - mais ce mot n'existe ni dans sa condition, ni dans son vocabulaire -, elle aurait dit "non". Elle l'aurait même hurlé.

Ces deux histoires nous paraissent d'un autre temps, et pourtant, à travers le monde, il existe encore bien des femmes vivant dans des conditions qui confinent à l'esclavage, dans l'indifférence générale. Nous ne devons pas l'oublier, et le dénoncer !