Non, je ne vais pas vous parler du roman presque éponyme de Roger Peyrefitte, lu il y a fort longtemps, avec Gide et Camus. Aujourd'hui, je vous invite à découvrir deux histoires d'amour atypiques, et tout sauf romantiques.

Si vous aimez les romances et les bluettes, passez votre chemin ; si vous cherchez une belle écriture et des histoires qui vous bouleversent, alors suivez-moi !

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Après Eux sur la photo, dont je vous parlerai bientôt, Hélène Gestern nous livre un troisième beau roman, au thème cruellement d'actualité : Portrait d'après blessure aux Editions Arléa.

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Le lecteur fait la connaissance d'Héloïse et Olivier, qui partent déjeuner ensemble et empruntent le métro le 19 septembre à 12h37. On ne sait rien d'eux, on ignore tout de leur histoire, on ne les découvre que par une photo qui fait le tour du monde, celle d'Olivier couvert de sang, portant le corps inanimé, ensanglanté et dénudé d'Héloïse, à la sortie de la bouche de métro Odéon. Un terrible attentat vient de ravager une rame du métro parisien, le coeur de St Germain des Prés bat dans l'urgence des ambulances qui emmènent les blessés.

Là commence l'enfer des rescapés. Les chapitres alternent le récit d'Héloïse et celui d'Olivier. Héloïse est très sérieusement blessée et son retour à la maison compliqué. Elle ne comprend pas l'éloignement d'Yves, son mari, absorbé par son boulot, qui envisage d'accepter ce poste de directeur de la filiale américaine, alors qu'elle peut à peine se mouvoir seule. Lorsqu'elle découvre par hasard derrière la poubelle un exemplaire du journal à scandales avec cette photo d'elle presque morte dans les bras de cet homme qui n'est pas son mari, offerte aux vautours et aux rapaces médiatiques, elle réalise soudain la raison de la colère sourde à son égard, la retenue hostile de sa belle famille, leur absence d'empathie.

Quant à Olivier, charimastique historien, présentateur de l'émission à succès au nom prémonitoire, Histoires d'images, il prend la mesure de l'impact de LA photo, lors d'un rendez-vous chez le patron de la chaine de télé qui lui annonce avec des pincettes, que son émission est suspendue...

Commence alors le récit de la reconquête de leur dignité, entre bataille juridique vouée à l'échec et qu'on écarte, et bataille médiatique.

La bataille sera celle des images, celle de la reconstruction de leur identité.

Entre extraits de l'enquête policière et révolte impuissante des victimes, Hélène Gestern aborde ici un sujet au coeur de notre actualité : la liberté d'expression et la liberté de la presse après une catastrophe, un attentat.

Elle montre le pouvoir d'interprétation qu'entrainent les images dont nous sommes abreuvés quotidiennement. Une interprétation souvent restreinte du fait de l'immédiateté  dans laquelle nous vivons, une image succédant à une autre, encore plus violente ou scandaleuse. Elle nous montre l'impact sur les victimes exposées impudiquement, privées de conscience et donc de cette possibilité de refuser l'exposition.

J'ai lu ce livre sur les conseils de Marie de la librairie Anagramme (toujours elle!), fin décembre, peu de temps avant ce funeste 7 janvier 2015.

Ce n'est pas seulement la solitude qui me retient d'assister. C'est la honte que nous ayons tous deux été montrés ainsi, dans ce que nous avions de plus faillible et de plus démunis. Un photographe a fait de nous, par provision, les traîtres que nous n'étions pas. Son image à défloré, vendu, soumis à l'avance les mots que nous n'avons pas eu le temps de prononcer.

Autre roman, autre atmosphère moins lourde et douloureuse, mais tout aussi atypique, que j'ai découverte dans la Nostalgie du crépuscule , le premier roman d'Alessia Valli aux Editions Michalon.

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L'adolescence est un âge difficile. On cherche la clé qui ouvrira la porte de l'âge adulte. On est tout à la fois plein d'illusions et de questions, tous les sentiments s'entremêlent.

Rimbaud disait qu'on n'est pas sérieux quand on a 17 ans, ce n'est pas vrai pour tout le monde. On est parfois tellement enfoui dans les méandres de ses pensées qu'on s'isole du monde, sans pouvoir se joindre à la joyeuse cohue des potaches.

Elle se fait appeler Cassandre, elle est de ces étudiants qui n'arrivent pas à communiquer avec les autres ou si mal. Elle est entre les âges, solitaire et cérébrale, seuls les livres lui apportent la nourriture nécessaire à son esprit.

Subjuguée par la vision, un soir de pluie sur Milan, d'un couple improbable d'une toute jeune fille et d'un vieil homme, elle s'essaye à l'écriture, tentant d'imaginer leur histoire et les enviant.

 Et lorsqu'elle découvre l'oeuvre de Patrizio Di Ponte, un philosophe qui accoste les rives de la vieillesse, ses mots éveillent en elle un tourbillon de sentiments. 

Elle entre enfin en rebellion, elle ose, se transforme et amorce sa métamorphose qui lui fera découvrir sa féminité et l'amour dans les bras de cet homme qui pourrait être son grand-père et dont elle illumine la vie.

Un huis-clos s'installe Via Borromei où il lui donne rendez-vous dans le capharnaüm de son appartement. Elle recherche la communion des âmes, il aspire à la fusion des corps, attiré par la fraîcheur de cette toute jeune femme à l'esprit intense. Lui, le grand intellectuel reconnu par ses pairs n'est qu'un homme comme les autres, parfois puéril, parfois égoïste.

Assumer une relation qui parait pour beaucoup contre nature n'est pas aisé, jetant le trouble et l'insatisfaction dans ce couple presque clandestin.

Et ce qui devait être une union parfaite dans l'esprit de Cassandre, devient un chemin semé de trouble, de doutes, de reproches envers l'autre qui ne lui manifeste pas cette attention qu'elle demande, la maintenant dans l'ombre de sa vie alors qu'elle voudrait vivre pleinement leur amour.

Elle a toute la vie devant elle, et s'imagine vivre encore longtemps avec son amoureux. Mais lui est au crépuscule de sa vie et ne le sait que trop malgré la jeunesse retrouvée dans les bras de Cassandre.

Alessia Valli est italienne, mais écrit en français d'une écriture d'une très grande beauté. Elle cisèle les sentiments, nous fait plonger dans l'esprit compliqué de Cassandre, dans le dédale de ses pensées. 

Ses descriptions des états d'âme sont tellement vraies que je me suis demandée s'il s'agissait pour partie d'une autobiographie.

Je suis sortie un peu bousculée par l'intensité émotionnelle de cette histoire atypique.

J'ai eu envie de secouer Cassandre pour qu'elle s'en retourne vers la lumière, le tourbillon de la vie et de ses vingt ans, pour qu'elle oublie ce vieil intellectuel égoïste. Je me suis demandée où la menaient ses trop longues disputes avec Patrizio qui ne veut la présenter à personne, je me suis demandée pourquoi elle tolérait cela, elle si volontaire.

Je l'ai même incomprise et elle m'a parfois agacée, mais jusqu'au bout son intrigante histoire d'amour m'a captivée. 

Les dernières pages du livre sont très émouvantes, et le tout dernier chapître ouvre une porte à notre imagination pour écrire la fin de leur histoire...

J'observais avec fascination les gens absorbés par un quotidien trépidant, qui n'avaient pas le temps de se regarder vivre , me demandant quel était leur secret, les touches cruciales qui manquaient à mon clavier.

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