Celui qui n'a jamais goûté un chou à la crème de feu Landoas ne sait pas en apprécier le coefficient de remplissage.

Tous les midis des étés de mon enfance, à la fin du repas, une mission de la plus haute importance nous était confiée : acheter le dessert, l'immuable chou à la crème pour Papa.

Le chou à la crème de Landoas était dodu, bien rond, saupoudré d'un nuage de sucre glace léger, telle une coquette qui se poudre le nez.

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Sous sa pâte fine, on devinait la crème vanille qui semblait prête à déborder tant le chou était gonflé.

Vu comme ça, c'était un chou comme tant d'autres...

C'est seulement quand on le mordait à pleines dents que l'on s'apercevait de son caractère exceptionnel : son coefficient de remplissage !

Pas une poche d'air, rien qui ne sépare l'épaisse crème vanille de la pâte si souple.

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L'amateur averti ne s'en lassait pas. Il répétait, jour après jour, admiratif, ce geste gourmand : croquer le chou et contempler la parfaite texture de la crème lisse sous la pâte si fine !

Aucune habitude, aucune lassitude, aucune tentation ne venait troubler ce rite.

L'examen était toujours réussi, le coefficient de remplissage ne le déçut jamais.

Alors, l'amateur de chou aimait initier le profane, celui qui ne connaissait des choux à la crème que ces tas de caramel collant, à la crème alcoolisée et la pâte cartonnée.

Le rite devint familial, et plus la famille grandissait, plus le nombre d'inconditionnels des choux à la crème s'accroissait.

Jusqu'au jour où, ô désespoir, Landoas s'en fut, abandonnant les adorateurs du chou à la crème à la platitude gluante de la teurgoule !!

Ce désert gourmand dura de longues années. Le coefficient de remplissage des choux à la crème était un doux souvenir qu'on évoquait avec une certaine mélancolie, résignés.

Un jour cependant, une nouvelle incroyable parcourut l'Elan. Une nouvelle patisserie avait fait son apparition à St Martin de Bréhal et un chou étrangement ressemblant à celui de nos souvenirs s'exposait en vitrine.

Un courageux volontaire fut envoyé en éclaireur pour goûter à cet intrus suspecté de plagiat.

Fébriles, nous attendions le verdict...Un sourire émerveillé illuminait le visage du gourmand téméraire.

Tout était là, à portée de papille : la pâte fine et délicate, la crème vanille si parfumée, et surtout, un coefficient de remplissage irréprochable.

La tradition pouvait prospérer et la nouvelle génération fut adoubée.

Ce billet est une dédicace spéciale à mon gourmand de Papa qui, en bon scientifique et mathématicien a calculé le coefficient de remplissage idéal de ces choux merveilleux, qui pour passer le contrôle qualité ne doit pas être inférieur à 95 % sous peine de réclamation !

Je vous laisse mon chou m'attend !

Chou